Commentaires

Cartier

Commentaire de Pierre Cartier[1]
dans Mathématiciens sans frontières

http://images.math.cnrs.fr/Mathematiciens-sans-frontieres,825.html

…Cartan[2], comme il me le dit à l’époque[3], me confiait la tâche du rapprochement entre mathématiciens français et allemands de la nouvelle génération. Il y avait aussi à Strasbourg Pierre Gabriel, mais Cartan considérait qu’il était trop allemand et pas assez français pour servir vraiment de pont. Ce que sa carrière ultérieure confirma, puisqu’il enseigna à Bonn et Zurich, et publia un manuel d’algèbre en allemand ! …

  1. Pierre Cartier, né en 1932 à Sedan, prof. à l’uni.de Strasbourg, chercheur à l’IHES, dir.de rech. à l’Éc. Polyt.
  2. Henri Cartan (1904-2008), chargé de l’enseign. des math. à la rue d’Ulm (1940-1965)
  3. dans les années soixante

Commentaire de Pierre Gabriel 24/08/2014

Cher Cartier,
je te connais trop bien pour savoir que germanité et francité sont pour toi des valeurs parfaitement neutres. Je te remercie donc de tout coeur d’avoir gardé en toi le souvenir d’un vieux compagnon de moindre envergure.

J’ai néanmoins quelque mal à comprendre mon vieux maître Henri. Je viens d’un pays où nul n’est besoin de pont. Nos savants diplomates ont mis vingt ans pour dessiner leurs frontières qui divisent ici un simple moulin en trois morceaux de royaumes, là un minuscule village en deux, plus loin encore une paroisse. Pour rencontrer mes parents de Sarre, il me suffit de traverser une rue ou un chemin communal…
Nous avons certes souvent changé de maîtres, comme des chiens, et chacun exigeait de nous une servitude de 100%. J’ignorais cependant que mon passeport valait moins que le tien. Merci de me l’avoir appris.

J’ignorais aussi qu’un français à 100% ne saurait publier un livre dans une langue régionale du patrimoine de la France. J’espérais même rendre mon ouvrage féal de pied en cap en peaufinant pendant plus d’un an sa traduction en français royal. J’ai donc voulu en avoir le coeur net en demandant à google son avis sur les deux suites «matrices géométrie algèbre linéaire» et «Matrizen Geometrie Lineare Algebra». La réponse me sembla claire: 18 des 30 premières citations en langue royale renvoyaient à mon bouquin, contre 3 des 30 premières en langue patrimoniale.
Pauvre de moi. Tu viens de m’apprendre que je quitterai ce monde sans atteindre une francité parfaite. Je m’en consolerai peut-être avec le petit pourcentage d’anglicité que me vaut un Gabriel-Zisman qui ne doit rien à la germanité du séminaire Heidelberg-Strasbourg.

Je m’en consolerai plus sûrement encore si la lecture de ce qui suit te pousse à m’accorder un 100% d’honnêteté: La démonstration de Henri était fausse, mais le résultat était juste.

P.S. Il n’est évidemment pas possible de cerner des sentiments bien complexes à l’aide de mots aussi ambigus que français et allemand. Peut-être pourrais-je te rassurer en t’avouant que Berlin me reste aussi étranger que Paris. Si je pouvais cerner mes sentiments au moyen d’un seul mot, je te dirais que je suis rhénan, mon pays rhénan, purement sentimental, allant de Gießen à Constance et de Lausanne à … Sedan ! …

Réponse de Pierre Cartier (26/08/2014)

Cher Gabriel,
… D’un point de vue purement pragmatique (ce que pensait Cartan), auprès des collègues mathématiciens français tu étais moins neutre que moi, et mon engagement pouvait rallier certains. Je ne suis pas français de souche le moins du monde, avec des ancêtres SCHAUDER (juifs du Tyrol !). Ma mère était parfaitement bilingue, et je ne suis pas sûr qu’elle se soit sentie plus française qu’allemande; je porte fièrement cet héritage en moi. (Je vais passer le mois de novembre à Berlin pour rencontrer Sylvie Paycha[1] et Hélène Esnault[2], devenues de vraies “Berliner”). … Vive la Lotharingie ! …

  1. Sylvie Paycha, née en 1960 à Neuilly-sur-Seine, prof. de math. à l’univ. de Potsdam
  2. Hélène Esnault, née en 1953 à Paris, prof. de math. à l’univ. de Essen

On croit rêver. Aux cris de «la France aux francophones» se substitue doucement celui de «l’Europe aux plurilingues».